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24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 15:04

En préambule, je citerais un passage du dernier livre de Boris Cyrulnik « de chair et d’âme » : « La pensée paresseuse est une pensée dangereuse puisque, prétendant trouver la cause unique d’une souffrance, elle aboutit à la conclusion logique qu’il suffit de supprimer cette cause, ce qui est rarement vrai.

Ce genre de raisonnement est tenu par ceux qui sont soulagés dès qu’ils trouvent un bouc émissaire : il suffit de le sacrifier pour que tout aille mieux. La pensée du bouc émissaire est souvent sociobiologique : il suffit d’enfermer les tarés ou de les empêcher de se reproduire….. »

C’est une réflexion qui donne à réfléchir…

Aujourd'hui nous pouvons nous poser la question :Qu’est ce qui rend la morsure d’un chien douloureuse, délabrante, mortelle si ce n’est la présence des dents !!!

Alors je vous propose Messieurs et Mesdames les Législateurs de faire voter une loi qui oblige tous les propriétaires de chiens a faire enlever les dents de leur animal à partir de l’âge de 15 mois et le problème sera résolu…humour noir oui….cynisme oui…absurde oui çà c’est sûr mais pas plus que de réduire la problématique des morsures à une catégorisation, pas plus que de vouloir condamner et tuer des chiens pour délit de sale gueule, c'etait mon coup de gueule à moi.... 


Les propriétaires de chiens


Je ferais abstraction des propriétaires appelés « délinquants » utilisant le chien comme une arme ou à des fins de combat, je ne suis pas formée pour travailler avec ces gens là et en aparté, je pense qu’il serait peut-être intéressant de se poser la question suivante : est ce que tous les propriétaires de chiens de 1er ou de 2eme catégorie doivent-ils être ramenés à des délinquants en puissance ????...

Dans une agression avec morsure, il y a trois êtres vivants ou deux êtres vivants : le chien, le propriétaire du chien, la personne mordue, ou deux êtres vivants le chien et le propriétaire du chien.

En posant la question quel est le dénominateur commun dans ce type d’agression, la plupart des réponses sont : le chien. Pourquoi ? simplement parce que c’est lui qui mord.

Moi je vois autre chose et je réponds : le propriétaire du chien, celui que nous appelons communément « le maître », et je vais m’intéresser à elle ou à lui.

 La plus grosse moitié de mes consultations en tant que comportementaliste le sont pour agressivité du chien, ou morsures sur un être humain dans la cellule familiale, que cela soit l’enfant ou l’adulte, ou une personne extérieure, comme beaucoup d’entre nous.

En face de moi, je ne vois pas le propriétaire d’un chien qui mord, je vois un être humain en difficulté, la plupart du temps démuni, accablé, consterné, culpabilisé et montré du doigt par la « société », par certains professionnels, par la famille, parfois aussi déresponsabilisé par les croyances des uns et des autres : c’était prévisible, un rott c’est connu, c’est agressif et çà mord etc. etc.…

 Touché profondément dans son affectif quand la seule aide qu’il trouve est de se heurter à un diagnostic de « chien dangereux » et à la phrase qui anéantie » il faut le piquer, il est potentiellement trop dangereux, vous êtes irresponsable et en plus c’est un bull terrier....ou un rott etc...

L’être humain en face de moi, la plupart du temps n’a pas de mot pour dire sa souffrance, son impuissance, sa colère, sa tristesse, et sa solitude devant la situation, devant le regard de jugement des « autres » alors la violence fait son apparition, quelque fois intériorisée, souvent extériorisée, la plupart du temps verbale, la responsabilité est portée sur l’autre, c’est pas ma faute, c’est la faute de ce sale « cabot », du voisin qui avait encore bu, de cette gamine hystérique, et mal éduquée (donc faute des parents de la petite fille) qui s’est approchée trop près, trop vite trop brusquement, de la personne âgée qui avait une canne et qui l’a levée, c’est elle qui a menacé mon chien etc.

Mais comment parler de soi quand l’autre a été mordu ? comment verbaliser des sentiments quand dans notre culture, nous avons été muselés depuis l’enfance, coupés de nous mêmes, n’avez vous jamais entendu cela ?, pour les garçons : arrête de pleurer on dirait une fille… pour les filles : arrête de pleurer, t’es bien une pisseuse….ne te mets pas en colère c’est pas bien…pourquoi t’es triste, t’as tout pour être heureux…. et puis arrête de rigoler, tu verras la vie n’est pas drôle tout les jours…arrête de rêver et fait ce que l’on te dit…arrête de t’écouter, t’es trop douillet, il faut se battre pour vivre dans notre société…arrête de pleurer ce n’était qu’un chien….

Déni des émotions, déni des sentiments, déni de la douleur, déni de la souffrance.

Alors comment parler? si ce n’est qu’avec l’aide du professionnel qu’il est venu consulter ? et en finalité pourquoi parler ?

 

La consultation centrée sur la personne

 

*Processus de deuil

Ce qu’il est nécessaire de comprendre, c’est que lorsque nous recevons un propriétaire de chien confronté à la morsure, nous sommes devant une personne qui vit un processus semblable au processus de deuil : le deuil d’une relation, le deuil d’une image, le deuil de l’amour donné à un animal.

Ce processus se décompose de la manière suivante :

* le choc  avec la sidération :Certaines personnes décrivent cette sensation comme le fait d’être enveloppé dans un cocon ou d’avancer comme un somnambule

*le déni avec le refus de voir la situation : c’est pas vrai, c’est pas possible, il a juste pincé etc.

*la colère : accusation, culpabilisation, jugement, rejet, dégoût : c’est l’autre….

* l’abattement : fuite, dépression

* le fatalisme avec sa résignation : on a tout essayé etc.…

*l’accueil avec l’intégration de la situation, la construction, l’apprentissage, l’anticipation, la projection : ok c’est arrivé, nous prenons conscience de l’événement et nous pouvons faire encore quelque chose….

Ce processus de deuil une fois entamé va systématiquement se faire, par contre l'intensité de chaque "étape" est différente suivant chaque personne. Chacune peut être franchie plus ou moins rapidement, elles se cumulent généralement les unes aux autres et ce processus se complexifie par un phénomène que nous pouvons comparer au "yoyo".

Des sorties sont possibles à chacune des "étapes". Toutefois, lorsque chaque étape n'est pas "bouclée", il est possible que la personne "replonge" plus tard là où elle l'a quittée.

1) Comment parler … grâce à l’empathie

Les propriétaires de chiens viennent vers nous dans une demande de relation d’aide cette relation d’aide fonde ses principes sur le non jugement, le respect et la confiance dans l’être humain, c’est à dire que la personne à la possibilité de trouver en elle même les ressources nécessaires à la solution de ses problèmes.

En effet actuellement dans notre société tout est pratiquement basé sur une méfiance en la personne. L'individu est vécu comme incapable de choisir des buts qui lui conviennent, aussi doit-on les lui fixer.

Et on doit le guider vers ces buts, car autrement il pourrait s'écarter du chemin choisi, du chemin normaliste. Les enseignants, les parents, notre société développent des procédures pour s'assurer que l’individu progresse vers le but choisi.

Dans notre vie sociale ordinaire, quand « l’autre » a des idées trop différentes des nôtres, il arrive qu’on le trouve déraisonnable, égaré, pour ne pas dire «  un peu fou ». La « mode » est, hélas, plus de savoir convaincre que de savoir comprendre.

La personne est vécue comme un être foncièrement en faute, destructeur, irresponsable ou les trois à la fois. Et cette personne doit constamment être surveillée alors qu’elle demande à être accompagnée.

Un autre caractéristique de la relation d’aide est le fait que nous nous concentrons sur la personne même. Le foyer de l’intervention devient ainsi la personne elle-même et non son problème. Ceci évite à l’écoutant la trop forte tentation d’y apporter des solutions immédiates : faire à la place de l’autre.

Cette façon de se centrer sur la personne lui permet aussi de faire abstraction de sa subjectivité, de ses sentiments personnels ou encore de sa façon de voir le problème : « la carte n’est pas le territoire ».

L’écoutant doit développer sa sensibilité et son humanité. Il devra aussi accepter de s’approcher de l’autre avec un état de « non savoir », humble, afin de le rencontrer vraiment car dans une nouvelle rencontre, il s’agit toujours d’une page vierge à remplir. Les idées préconçues ferment la perception et sont les prémisses de la pensée unique.

Carl Rogers a été le premier psychothérapeute à mettre en lumière le rôle essentiel de la relation dans l'efficacité thérapeutique. Dans des publications parues entre 1940 et 1950, il décrit ce qu’étaient, selon lui, les trois conditions critiques permettant aux thérapeutes de promouvoir l'auto-actualisation de leurs patients :

·       avoir une attitude de compréhension empathique,

·       faire preuve d’une estime positive et sans condition,

·       être en congruence (être en correspondance authentique avec le patient)

Carl Rogers définit ainsi l'empathie : « …être empathique consiste à percevoir avec justesse le cadre de référence interne de son interlocuteur ainsi que les raisonnements et émotions qui en résultent... C'est-à-dire capter la souffrance ou le plaisir tels qu'ils sont vécus par l'interlocuteur, en percevoir les causes de la même façon que lui... »

Plutôt que de chercher à promouvoir de meilleures méthodes, la recherche nous indique que la clé du succès réside dans l'habileté de l’écoutant à établir une bonne alliance avec son client.

Quelle que soit la méthode, le profil des clients, le problème ou l'étape de changement, l’empathie a un rôle déterminant, et prédominant.


 2) Pourquoi parler…pour la motivation et le changement


Le concept d’empathie est présenté en mettant l'accent sur son rôle déterminant dans la dynamique interpersonnelle de la motivation et du changement :

  • Luborsky et al. (1975) suggèrent que ce sont les facteurs communs non spécifiques présents chez les thérapeutes (chaleur humaine, empathie, qualité de l'alliance, etc.) qui expliquent que les thérapies sont toutes d’égales efficacité.
  • Miller, Taylor & West (1980) suggèrent que le résultat de la thérapie est étroitement corrélé au degré d'empathie exprimée par le thérapeute.
  • Najavits & Strupp (1994) montrent que les thérapeutes efficaces font preuve de chaleur, compréhension et implication, alors que les thérapeutes moins efficaces sont plus à même d'ignorer, de rejeter ou de critiquer les patients.

Un vieux modèle pour promouvoir une nouvelle compréhension :

Yerkes et Dodson ont montré, dès 1908, les conséquences que pouvait l'évolution du niveau d'anxiété sur les performances mentales. Ils obtiennent une courbe en forme de cloche, prouvant qu’à de faibles niveaux de stress et d'anxiété, de même qu'à des niveaux élevés, les fonctions cognitives et la motivation sont peu performantes.

Les capacités d'attention, de concentration, de compréhension, de réflexion et de mémorisation sont réduites. En conséquence, il importe avant même de pouvoir communiquer des informations ou de partager un point de vue, que l'individu soit en mesure de les recevoir.

L'expression d'empathie participe au soulagement de la détresse, et ramène le stress et l'anxiété à un niveau compatible avec un meilleur fonctionnement cognitif.

Quelques exemples de phrases empathiques :

*Vous avez le sentiment de ne pas pouvoir faire...

* Vous éprouvez une frustration par rapport à ...

* Vous ressentez un malaise ... de la rancune ... etc. ...

*vous avez traversé une épreuve particulièrement éprouvante..

 

Comprendre ce processus de deuil, l’accepter dans le cadre de notre pratique, accompagner chaque étape avec empathie est indispensable pour que le propriétaire du chien puisse accueillir la connaissance de son animal, accueillir le changement, le vivre avec motivation, envie, plaisir, et pouvoir alors concentrer son énergie dans la recherche de ses propres solutions.

 

Conclusion

Je conclurais par deux citations, celle d’Einstein qui disait «  on ne règle pas le problème au niveau où il se situe, on travaille toujours au niveau supérieur »Ce qui est intéressant c’est de se dire alors que le symptôme qui nous est rapporté n’est rien d’autre que la conséquence d’autres comportements en amont.

Nietzche disait quant à lui que «  l’homme est l’animal malade », c’est à dire malade de lui-même.

Si la connaissance et l’apprentissage de l’éthologie, en particulier de celle du chien est indispensable à notre pratique, la connaissance de la psychologie humaine, le mode de fonctionnement de l’être humain et le « décodage » des relations humaines semblent également essentielles.

Les deux sont indiscutablement complémentaires et indissociables pour que nous devenions meilleurs, meilleurs dans notre pratique, pour que nous soyons en apprentissage constant, pour le respect de nos clients, pour la survie de cette espèce pour laquelle nous sommes réunis aujourd’hui le chien, ce chien qui tant aimé, adulé est une nouvelle fois jeté à la vindicte sécuritaire d’un état parce que parfois.. parfois.. juste parfois il manifeste le droit d’exister à sa manière, avec son langage.

Bibliographie :

Carl Rogers différentes publications

Miller, W.R., Taylor, C.A., & West, J.C. (1980).  Journal of Consulting and Clinical Psychology, 48, 590-601.

Najavits, L.M. & Strupp, H.H. (1994). Psychotherapy: Theory, Research, Practice, Training, 31, 114-123.

Yerkes, R.M. & Dodson, J.D. (1908). The relation of strength of stimulus to rapidity of habit-formation. Journal of Comparative Neurology and Psychology, 18, 459-482

Le coaching du deuil différentes publications

 

 

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commentaires

Chantal 24/05/2011 18:08


Merci pour cette réflexion intéressante et pour la générosité qu'elle contient. D'ailleurs, plus généralement, l'empathie est une qualité fondamentale que chacun d'entre nous devrait apprendre à
développer pour "vivre ensemble" de façon plus harmonieuse...
Amitiés,
Chantal


Laurent 24/05/2011 17:38


Encore un article qui n'est pas un article, mais un véritable plaidoyer, une analyse fine, le fruit d'une rare force de compilation des informations ... et d'un esprit critique véritablement
jouissif !

Bravo !!!

La seule chose que vous ne croyez pas être vraie, Françoise (si je puis me permettre de vous appeler par votre prénom), c'est ce que l'on nomme le "désarmement", autrement dit l'ablation des dents
des chiens.
Cette pratique existe :( :( :( !!!

Cela se passe de commentaire ...

Merci d'avance de bien vouloir continuer à nous livrer des écrits de cette force et de cette valeur.

Très courtoisement,
Laurent Meltzer
Esprit de Chien


francoise 17/06/2011 21:36



Merci Laurent...l'ablation existe bien sur, elle est interdite chez nous, comme l'ablation des griffes...j'ai l'utopie que les veterinaires ne s'abaissent pas à de telles pratiques...